TOBY DAMMIT DE FELLINI – SOUFISME EN FERRARI

« Pour arriver premier, il faut premièrement arriver »
Enzo Ferrari
« Speedway, oh speedway, gasoline n’ cocain’ »
Alan Vega

The Shakespearian Star & The Enzo Ferrari’s Nitroglycerin Band / album « Sound & Fury » (la célèbre tirade de Macbeth sera prononcée pendant la cérémonie des Louves d’or) : une Ferrari décapotable qui tourne à blinde d’enfer dans la banlieue romaine ; qui tourne comme le boson de Higgs dans l’accélérateur de particules à Genève : pour éperonner le trou noir. – Sur son passage rien ne résiste. Tout s’effiloche, s’arrache. La vitesse dépasse les bornes. Elle écorche la peau du réel. Ça va saigner à mort jusqu’au rien du néant.
Plans subjectifs depuis les yeux/phares de la voiture. Ça rutile comme il faut : pneus qui agonisent et soulèvent un fog caoutchouc ; chevalerie d’apocalypse sous le capot ; pédale disto sur les tubas des pots d’échappements… Pendant qu’on manque de se planter à chaque virage, on remarque l’inutilité totale du klaxon et celle (plus relative) des freins. – Aucune prudence n’est, de fait, nécessaire : il ne s’agit pas de fuir mais de rattraper une jeune fille rousse qui tient un ballon blanc – son regard qui imprime bien l’idée qu’elle ne veut pas que ces trois quarts d’heure durant soit manquée la moindre connerie. Le trou noir au fond de ses pupilles démoniques qui tourbillonne déjà.

Au volant, plein de râles tantriques dans la gorge, cuirassé de Sainte-Drogue-Dure, Drowning London plus que Swinging London Toby Dammit (Terrence Stamp) – Beetljuice meets Brian Jones meets a young Beethoven meets a crazy roman emperor meets Hamlet on crystal-meth – a fini de se prendre trente fois la tête dans les mains. Il a enfin récupéré sa véritable place. Il est d’ailleurs venu en Italie jouer la vedette dans un Western catholique rien que pour ça : avoir une Ferrari, les clefs dans le contact, s’assoir à son volant, foutre le feu à la route. C’était la carotte. Mais pour la récupérer cette carotte, c’est le Golgotha de la mégaStar – celle qui ne s’appartient déjà plus – que l’acteur a dû se coltiner. Un Golgotha en creux. Un vrai gouffre avec tout son cirque infernal que Fellini fait défiler en travellings cauchemardesques et grimaçants. C’est d’abord l’aéroport et ses paparazzi insupportables (Toby est photosensible) ; puis les attitudes dégoulinantes des gens de la télé, tout le pseudo-style, les tics et les questions débiles (l’arrogance et le je-m’en-foutisme pré-punk de Toby font ici merveilles) ; puis enfin c’est la cérémonie des Louves d’or et son cortège putassier et obséquieux de producteurs cigares et d’actrices champagnes, hanches et décolletés (les fausses politesses et les tentatives de conversations futiles s’enchaînent, Toby, qui ne sait pas parler italien, les interrompt en cuvant bourré sur une chaise et finit, invité à recevoir son prix, par flancher complètement et révéler l’escroquerie de son talent – je ne suis pas un bon acteur). Ma-gni-fique. Un sans-faute : le prestigieux et destroy acteur anglais a soigneusement veillé à donner tout ce qu’on attendait de lui.

Toby Dammit avec ses allures déglinguées élégamment structurées, son orgueil décomplexé, sa provoc’ minutée, cette façon lasse de ne pas se fondre pour satisfaire les autres, cette façon de donner du « sous stupéfiants » grand-guignolesque, ses cernes maquillages et sa sueur panique, n’est déjà plus qu’un masque porté par un acteur qui ne joue que dans l’ombre de lui-même. C’est l’homme prototype, le patron d’un costume taillé sans reprises possibles, très exactement le Frankenstein le Dandy du Rose poussière de Jean-Jacques Schuhl : « Frankenstein-le-Dandy : donne l’impression de s’être toujours fait une certaine idée de lui-même / donne l’impression d’une très grande confiance en soi mais basée sur quelque chose de fragile / fragile et somptueux / on l’a abîmé. Il fait voir cet abîme / exhibe sa détresse à froid, l’habille d’élégance / et, écartelé entre un modernisme effréné et une sorte de morale évangélique, il cherche un état de sainteté / son goût pour les tombes, les cimetières de voitures autant que pour le luxe (Cannes, le Mans, l’or et les femmes) : ce qu’il aime dans le funèbre c’est aussi la pompe. Préfère-t-il une Lamborghini cette voiture aux allures de soucoupe volante ou une carcasse de Lamborghini ? Une Ava Gardner ou une carcasse d’Ava Gardner ? Ça dépend des jours. Ou bien : ce qu’il aime dans Lamborghini ou bien dans Ava c’est la carcasse qui y est promise. »

Ce qu’il préfère Toby, il laisse la jeune fille au ballon blanc le choisir pour lui. Reculer est inenvisageable de toute façon. C’est très simple, et en même temps, pourquoi s’attarder ? C’est la carcasse au bout : il n’a qu’à essayer de franchir l’autre partie du pont défoncé. Tenter la cascade sans doublure. Qu’il mette son art au service de sa vie (et non plus l’inverse). La petite fille lui tend son ballon pour l’encourager ; pom-pom irrésistible.

On ne verra rien du crash. On entendra à peine le bruit. Fellini – maître du sentiment de déjà-vu inconscient, de la séquence rêvée qui semble avoir déjà été rêvée auparavant – suggère plus qu’il ne montre. A la place de la tôle ravagée on ne verra qu’un fil blanc tendu au-dessus de la section défoncée du pont, maculé de sang en son milieu (exactement comme a été décapité Alphonse de Bourbon, héritier des rois de France, à Aspen). Le ballon qui rebondit mollement sur le pont jusqu’à la tête de Toby ensuite, puis la petite fille qui toujours malsainement souriante s’y penche, qui l’attrape par les cheveux et l’attire vers elle. Au moins deux Luftballons.

La mise en carcasse (celle dont Schuhl évoque le goût) c’est faire en sorte d’exploser la carrosserie pour se débarrasser de la sienne – cette espèce de lui tuné par-dessus le moi par la célébrité Frankenstein.
Pour parvenir à cela, le standard occidental de la mort, de la mort aussi tranquille que pathétique ne suffit pas. Il ne doit pas y avoir de longues agonies, de maladies qui convoquent des myriades de regards désolés. Les cérémonies d’adieux incitent à jouer ultimement le plus dangereux des rôles : celui qui emprisonne l’âme de la star et soude la carrosserie au corps. La mise en carcasse (dans tous les sens du terme) est l’un des seuls protocoles capables de restituer aux vedettes leur véritable identité et de qualifier l’ordre supérieur auquel appartient (si tant est qu’elles le méritent) leur âme – Ava comme Toby. James Dean n’est-il pas devenu vraiment lui-même quand il a perdu le contrôle de sa Porsche Spider ? Ballard savait très bien de quelle dimension surnaturelle est la vérité transcendantale du corps qui gît au fond de la carcasse, de quel type de transport il relève :
« … la victime étant positionnée à l’intérieur de l’automobile dans des attitudes bizarres évoquant à la fois celles des comportements sexuels pervers et des sacrifices rituels, entre autres les bras étendus selon le mode d’une crucifixion idéalisée. »

La vraie Star n’est pas une étoile. Sous la carcasse immobile c’est une comète dont le trajet, plein de vitesse et d’accélérations, est celui d’un boomerang lancé depuis la fin du monde sans mains pour le récupérer. A peine consacrée, la star-comète se consume déjà. Elle effleure la consistance du monde physique comme un fakir les braises. Elle croit irradier mais elle ne fait qu’incendier tout sur son passage. Pour la star, conduire sans prudence des monstres c’est espérer retrouver quelques miettes, quelques dépôts de cette réalité. C’est essayer, enfin, pour une fois, de s’y conformer.

C’est limpide. Toby est tout à fait convaincu – d’une pierre deux coups : la Ferrari, pour lui, c’est à la fois le moyen de s’emparer de sa divinité mais aussi celui qui élève le monument ésotérique le plus conforme à sa gloire : sa carcasse. Comme les temples pour le panthéon olympien, l’épave de la Ferrari est la peau de l’ultime mue. Ce voile dont on se dépouille avant de gagner les stations supérieures de l’Ether. Seule la vitesse derrière l’effroyable horizontalité du crash permet une appréhension verticale de la route. Il y a de fait comme une sorte de soufisme dans le geste de Toby. Mais chez lui, comme chez les autres stars de l’âge du fer rouillé que sa figure transpose, la méprise est dramatique : Il ne sait pas que la vitesse ne peut-être transcendante que giratoire. Plus encore il ne sait pas non plus que c’est l’extase qui conduit l’allure du véhicule (comme c’est l’extase qui entraîne la danse chez les derviches) et non le véhicule qui conduit l’extase. Les roulis de la turbine du moteur du pur-sang italien, son cœur dirons-nous, évidemment fait un temps illusion, mais c’est bien trop peu pour achever convenablement le projet d’élévation. Le mouvement en toupie des soufis est essentiel, absolument déterminant : « s’ils en changeaient le sens, j’en ressentirais une commotion douloureuse, une rêverie ultra-terrestre en serait rompue sans recours… » confesse Pierre Loti à l’intention des prétendants à la vitesse cosmique.
Tout ça, la jeune rousse au ballon blanc le sait déjà. Elle n’attendait que cette commotion douloureuse finale pour triompher. C’est la jeune fille platane des stars comètes (Marc Bolan par exemple), la Little Girl Tree que chante Nick Cave et pour laquelle il sait qu’il doit mourir. La petite fille weird comme il faut, l’innocence viciée même, là, au bord de la route et ailleurs, latitude South of Heaven, c’est le diable lui-même (celui qu’invoque Poe dans sa nouvelle que le boss de Cinecittà n’a pas lu, Never bet the Devil with your head) – la dame blanche n’a pas toujours été une dame.

C’est sans surprise déjà la fin. Fellini nous montre la petite rousse se préparer à jouer avec la tête de Toby – on pense un peu à l’image des enfants bagdadis avec celle sculptée de Saddam…
C’est toujours ça le drame des comètes : de croire, écœurées, au bout de leur soi autre, cannibale et Frankenstein, qu’elles se sauveront en se dépouillant violemment, à fond, mode bouquet final, de leur peau alors qu’elles ne parviennent qu’à se dépouiller que de leur carcasse.

Pauvres soufis aux mouvements de foreuses, leur corps qui filent à l’horizontale et leurs têtes qui roulent, dégringolent plutôt qu’elles ne tournent… pas des étoiles sur un trottoir, mais des cratères.

 

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