Tom à la ferme, Persistance du fantôme

Le titre, par sa simplicité enfantine, évoque les livres lus dans notre jeunesse (du type Martine), qui dépeignaient un environnement idéal que le personnage principal explorait avec une joie pédagogique inaltérable. Bien sûr, l’ironie du titre Tom à la ferme saute aux yeux dès les premières minutes de ce quatrième long-métrage de Xavier Dolan, tant l’hostilité du lieu dans lequel va s’enfermer le personnage éponyme est immédiatement effrayante. Mais, au-delà du second degré facile offert par ce titre, pointent déjà les rouages de l’enfermement physique et mental, de la folie autarcique et autistique qui vont se mettre en œuvre pour piéger Tom ; le titre évoque déjà l’absence d’échappatoire. La partie thriller reprend les codes du survival horror, ce sous-genre qui plonge des jeunes citadins dans les confins d’une campagne inhospitalière habités par des paysans attardés et dangereux. Traversé par des coups d’éclats tels que le Deliverance de John Boorman ou encore Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, le survival horror s’est malheureusement le plus souvent illustré par un certain racisme doublé d’un mépris de classe. Les jeunes citadins y représentent le plus souvent la part civilisée et sophistiquée de l’être humain, le paysan/indigène incarnait, plus que l’inquiétante étrangeté qui distingue un film tel que Magic Magic, la part sauvage et la folie. L’écueil semblait guetter le film de Xavier Dolan, bien connu pour ses précédents longs-métrages à l’urbanité sophistiquée et classieuse. Mais le jeune canadien fait une fois de plus preuve d’intelligence et de sensibilité en faisant de son Tom à la ferme un film sur le trouble et sur le double, plus proche d’un Monsieur Klein, de Joseph Losey. Tom à la ferme n’est pas ici l’excursion pittoresque d’un jeune homo sensible au pays des bouseux, mais la rencontre entre deux sensualités, terrassées par la violence, le deuil et par le vertige de l’identité.

Même le narcissisme dont Dolan a régulièrement été accusé (à juste titre, d’ailleurs) est ici balayé par le soin que prend le comédien/réalisateur à s’enlaidir, à littéralement « mettre les mains dans la merde », et surtout à laisser la part belle du film à l’impressionnant Pierre-Yves Cardinal, véritable révélation. Xavier Dolan paraît d’ailleurs moins s’incarner en Tom qu’en la figure de l’absent : le frère, l’amant, Guillaume. Le point de vue de Dolan-cinéaste semble en effet épouser celui de ce fantôme qui, comme une évanescence diabolique, pourrait bien avoir tissé les fils qui amènent son amant Tom dans cette toile vénéneuse. La présence de Guillaume est perceptible dans chaque plan du film, dès le début, dans l’encre baveuse qui traduit la douleur de Tom, puis surplombant la route que sillonne la voiture, sachant déjà probablement quel drame va se nouer. Le frère disparu s’incarne également à la fois dans Tom et dans Francis, puisque l’un porte son parfum et ses vêtements, dort dans son lit, tandis que le second possède la même voix et les mêmes yeux (selon les mots de Tom). Cette faculté à rendre palpable ce qui n’est plus, à figurer l’absence de manière si douloureuse prouve bien que le narcissisme de Dolan sait aussi s’effacer face à des questions qu’il sait sans doute plus grandes que lui. Le corps à corps qui oppose Tom et Francis est à ce titre non pas une érotisation de la violence et des rapports de domination (que Dolan avait précédemment amenés à un point d’orgue dans le clip qu’il a réalisé pour le groupe Indochine, College Boy) mais un moyen de faire apparaître celui qui n’est plus ; on imagine que Tom, à travers le martyr physique et psychologique qu’il subit, parvient ainsi, dans une démarche à la fois cathartique et expiatoire à mener à son plus haut point d’intensité la souffrance qui l’habite depuis la mort de son amant, tandis que Francis revit sans doute la relation qui a poussé son frère à quitter la ferme et à taire son existence. Si c’est bien ce fantôme qui nous raconte l’histoire de Tom à la ferme, vient exalter la violence de Francis et martyriser le corps de Tom, il est aussi la manifestation d’un poison que Tom n’a pas trouvé en se retirant loin de la ville, mais qu’il a emmené avec lui de Montréal et qui attendait le moment propice pour révéler sa substance : celle du mensonge, et de l’impossibilité de l’altérité. La ferme de Tom n’est pas tant un lieu hostile qu’une prison mentale dans laquelle le personnage fait, une fois de plus dans le cinéma de Dolan, l’expérience ultime : celle de l’altérité et de son impossibilité à la saisir. Son cinéma ainsi débarrassé de tous les fards qui servaient à affirmer sa patte de cinéaste (à travers la musique, les décors, les costumes et le maquillage, surtout), Dolan prouve que le sillon qu’il trace et qui le caractérise est avant tout celui de son ton, et de son humanité.

Commentaires

commentaires

Publié par
More from Candice Bruneau

Deephan, Dominer, domino

Le cinéma français a un rapport ambigu à ses démons : d’un...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *