Tom à la ferme, Wake in fright

Trop jeune pour être si talentueux (jalousie oblige), trop de casquettes sur ses improbables coupes de cheveux, trop de look dans son style, trop de références dans les films et trop de pop culture pour étalonner l’ensemble : le prodige Xavier Dolan a de quoi éveiller les soupçons quant à un narcissisme pour le moins louable (le défaut des qualités) sinon parasitant. Avec Tom à la ferme, on est en droit de s’interroger sérieusement sur la trajectoire de cette très prometteuse carrière. Xavier Dolan, c’est 6 films en 5 ans par un gamin de 25.

Tom à la fermeOn ne manquera pas de souligner, ici et ailleurs, que le citadin Tom est un corps symbolique, qu’il matérialise le cinéma bourgeois de Dolan transposé/transporté dans un univers aride. Dolan dans le corps de Tom est déjà une enveloppe réflexive, une invitation à regarder de plus près ce que ce jeune visage est prêt à défigurer de la gueule d’amour que son univers reflète. Tom pose ses bagages puis change de costume, les santiags contre les bottes, le cuir du blouson contre la laine d’un pull ; changement de cadre, de fringues, de genre (plus sourd), de couleur de cheveux : bref, de look. Le film, lui aussi, joue de son style, de ses tonalités. Du drame psychologique bien interprété au thriller, Dolan excelle dans cet art de faire tanguer le récit d’un genre à l’autre au sein d’un seul et même espace fermé sur lui-même, autarcique. Espace aussi géographique que mental qui conditionne la folie qui gagne les personnages. « La dernière fois que je suis sorti d’ici c’était pour téléphoner lors de la tempête de 97 », lance banalement un barman à Tom. Cette folie douce est la première surprise de Tom à la ferme. Ce n’est pas la terre de la folie que nous décrit Dolan mais la folie de la terre. La machination dont Tom devient complice afin de cacher le secret de Guillaume à sa mère donne lieu à une belle série de quiproquos (parfois teintés d’un humour très bienvenu), déjà présents dans la pièce de théâtre, que le réalisateur découpe ici de manière à dessiner le portrait terrifiant de Francis. Personnage aussi dérangé psychologiquement que violent mais dont la couverture reste le masque social des bonnes manières et de l’amour inconditionnel que ce trentenaire célibataire porte à une mère qu’il souhaite trouver morte un beau matin, « la gueule ouverte ». Le secret de famille et le politiquement correct sont ainsi directement jumelés par un montage qui joue habillement des coulisses (le champ de maïs, le hangar, la grange où naît le veau) et l’espace civilisé (salle à manger, cuisine, salon). Lieux de vie communautaires où se dissimulent de plus en plus difficilement les bleus et les coups encaissés par le martyr. Au cœur du mensonge, la fusion/répulsion des corps en friction vient confirmer le nouvel appel d’air du cinéma de Xavier Dolan. Des corps en rapport de force, en violence, en tension sexuelle. Passant parfois dans le même mouvement de la pulsion de sang à la pulsion de sexe, les corps de Francis et Tom dessinent une chorégraphie aux cadences improbables, aux ruptures inquiétantes et au final bouleversant. Cette cadence est celle d’une mise en scène toute entière vouée au rythme un peu fou des associations qu’elle propose : Gus Van Sant côtoie Harry Ballestero et Garrel se frotterait presque à Psycho.

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« Wake in Fright », Ted Kotcheff (1971)

Ces petits jeux de références n’empêchent pas Dolan d’épurer. Il retire beaucoup de maquillage, de paillettes, il décore moins que d’habitude. Il considère l’espace de son film dans son plus simple appareil et l’appréhende tel un univers temporel – ce qu’il est pour Tom. Tom à la ferme est le meilleur film de Xavier Dolan parce qu’il acte cette dimension, le cinéaste prenant pour la première fois en considération le temps et l’espace, les mettant dos à dos, l’un ne tenant debout que parce que l’autre est derrière lui. Le film est très ambitieux sur ce plan-là. Son ambition, sa démesure même, le fait côtoyer un grand film comme Wake in Fright de Ted Kotcheff – à plusieurs reprises le parallèle semble éloquent. Wake in Fright raconte l’histoire d’un jeune instituteur australien qui, sur la route des vacances, doit faire une halte dans un patelin non loin de la ville d’où il part. Le lendemain, il doit prendre une correspondance. Au cours de la nuit, il va perdre l’argent de son trajet lors d’un pari et restera coincé plusieurs jours dans un univers hostile où la violence semble être aussi sous-jacente qu’omniprésente. Une violence et une folie qui peu à peu le gagnent. Le denier Xavier Dolan est construit sur un modèle très similaire. Tom est coincé à la ferme, chaque réveil est pire que le précédent, le jeune homme est rattrapé, lui aussi, par la violence qu’il subit dans un premier temps avant de la prendre à son compte (lorsqu’il menace Sarah). L’espace/temps conduit Tom à perdre pied avec la réalité, la sienne : celle du Perfecto, des santiags, du style et de la civilisation. Dolan perd sciemment les siens, brouille les pistes, côtoie soudain une violence qui brillait jusque-là par son absence. Cette violence vient matérialiser le retour de l’animalité sur la civilisation. Le sujet de Tom à la ferme, c’est  l’autre, l’intrus, celui qui rentre sans frapper, l’inconnu ; sa dialectique : l’étranger au regard des réactions contradictoires et extrêmes qu’il provoque chez l’habitant, entre rejet, extermination, soif de communication et d’expériences. C’est là que se situe l’enjeu de ce conte qui suit la course folle d’un rat des villes coincé au milieu d’un champ.

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  • D’ailleurs, Gary Bond (l’instituteur de Wake in Fright) était homosexuel. Revoir l’attraction/répulsion entre lui et les groupes d’hommes puis avec l’unique femme qu’il croise dans l’Outback ; la façon dont ils se séduisent, le jeu qu’elle joue et l’acte manqué de l’instituteur qui vomit lors des préliminaires.

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