Vincent n'a pas d'écailles, éloge de l'inutilité

Le premier long-métrage de Thomas Salvador ne cesse de flirter avec le cinéma de genre, au point que celui-ci apparaît très vite comme un horizon à ne pas atteindre justement. Et pour cause : si le gros défaut des super-héros de comics était justement d’être utiles, de faire de leurs pouvoirs une plus-value dans la société marchande, de mettre à tout prix leurs spécificités au service d’une collectivité policière ?

De par son titre même, Vincent est dépourvu de costume de super-héros (aquatique), ce n’est ni l’homme-poisson, ni l’homme-crocodile, pas d’emblème pour sauver la planète. Certes, son don peut lui servir afin de se sortir de situations dans lesquelles il est en position d’infériorité, à aider ses proches, mais Vincent n’est pas en lutte contre le mal. Non, il  n’est pas qu’un homme vertueux au service de la communauté. Dans l’eau le revoici plongé en enfance, baignant dans l’élément originel. Au sein d’une « perversité innocente » dont seuls les enfants peuvent être capables, Vincent devient par exemple un prédateur. Face à  un renard assoiffé par la chaleur ardente, il s’avance lentement vers le bord du lac, seul le haut de son visage est visible. Filmé tel un crocodile qui attend patiemment le meilleur moment avant de fondre sur  sa proie. Il regarde fixement l’animal jusqu’à ce que ce dernier finisse par déclarer forfait et partir, Vincent, victorieux s’amuse alors de son succès. Ni animal ni complètement humain de par sa particularité physiologique, Vincent ne surgit pas dans la lignée des super-héros à la française – c’est pourtant ainsi qu’il a été vendu par son distributeur –mais au sein d’une généalogie du détournement ; un  « héritier » des films de monstres américains des années 50. Un descendant de la Théorie de l’Évolution de Darwin possédant quelques caractéristiques de son passé d’amphibien.

Le don de Vincent (être dans l’eau comme un poisson et voir ses forces décuplées quand il est en contact avec elle) est presque totalement inutile : dans ce sud de la France à la chaleur impitoyable, il « sèche de toute façon très vite » rappelle-t-il. Son « super-pouvoir » lui est donc éminemment intime, et s’il se cache, c’est moins pour fuir le regard des autres que pour être tranquille, comme un enfant qui joue. Les scènes où Vincent se baigne dans les eaux claires des gorges du Verdon sont à ce titre les plus belles du film. D’abord parce que notre étonnement de spectateur est sans cesse renouvelé face à la sensation de bien-être et de liberté absolue qu’elles représentent, mais aussi parce que dans ses séquences solitaires, Vincent semble revenir à un état primitif purement poétique.

buffyPoésie primitive d’un cinéma de l’effet et de l’affect avec lequel Salvador  s’amuse en toute conscience. Il est difficile de ne pas penser aux monstres marins qui hantent les eaux des films de séries B. Le cinéaste se filme lors de ses escapades maritimes journalières telle une créature qui fait, des rivières, des lacs, des lavoirs ancestraux dans les villages, son territoire, son milieu. Filmé au loin, Vincent  rejoint les profondeurs aquatiques. Il plonge et vit dans son élément. On peut penser au final de l’épisode « Les Hommes-poissons » dans la seconde saison de Buffy contre les vampires, lorsque les lycéens du club de natation se transforment en créatures, elles, pourvues d’écailles. Les monstres finissent par rejoindre l’océan, plongent et replongent, euphoriques, au sein de leur nouvel et immense foyer. Vincent est à l’image de ces monstres qui hantent les sous-sols du lycée de Sunnydale, eux-mêmes, dignes enfants de La Créature du Lagon noir de Jack Arnold. Le personnage interprété par Thomas Salvador n’effraie pas le reste de la communauté mais il existe pleinement grâce à l’eau. Vincent n’est pas du même monde que le reste de la communauté du village et il ne le sait que trop bien.

Largement contemplatives, certaines scènes sont un contrepoint parfait aux montages hachés dopés par les super-pouvoirs (et la testostérone) de leurs héros dans les traditionnels films du genre, sans pour autant s’afficher en contre-exemple avec une suffisance certaine. L’animalité avec laquelle il renoue dans ces scènes marines échappe à l’éternel épisode de l’apprivoisement des super-pouvoirs. En apprivoisant leurs super-pouvoirs, les super-héros passent d’un état de sauvagerie animale à un état civilisé, parés pour une mise en service. Or, Vincent, lui, reste dans cette animalité inoffensive, séduisante. L’intelligence du film de Thomas Salvador est de se servir du montage pour réellement hydrater le film avec les scènes d’eau au point qu’à l’image de Vincent, le spectateur qui reste trop longtemps « au sec » dans le reste du film finit par appeler de ses vœux le liquide salvateur. Au cours de la séquence où Vincent est reclus dans la briqueterie, cerné par la police, la pluie se fait entendre à l’extérieur et le personnage tente de défoncer la vitre pour accéder enfin à l’eau. Le montage utilisé sert à ce moment précis non pas à élever une tension déjà présente mais à étirer la scène pour véritablement assoiffer la salle, lui faire désirer cette pluie qui délivrera Vincent et redéploiera son imaginaire.

Cette animalité est à la fois un vecteur d’épanouissement personnel, par le potentiel d’émerveillement qu’elle représente – les scènes dans lesquelles Vincent révèle son secret à Lucie sont d’ailleurs un ressort de comédie extrêmement réussi et attachant – et un problème pour la société qui se chargera rapidement de le résoudre en traquant Vincent qui se trouve obligé de développer ses pouvoirs à des fins utiles –pour une fois– puisqu’ils lui permettent de fuir loin, très loin, de l’autre côté de l’océan. Mais c’est précisément cette traque qui force Vincent à instrumentaliser son don, extirpant ses aptitudes hors normes de leur sphère poétique pour les violenter, faire de lui un surhomme, mais à aucun moment un super-héros. Puisque Vincent n’a pas d’écailles, mieux vaut pour lui qu’il sauve sa peau en nageant très loin. L’intelligence du film réside également dans cette fin en forme de ligne de fuite dont on imagine qu’elle sera pour le personnage un renouveau intime, une façon de se réapproprier ses propres pouvoirs – rien qu’à lui, et à personne d’autre. Vincent soulève la question du cheminement des capacités individuelles dans une société dont l’obsession tourne autour de la rentabilisation de l’action.

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