Welcome to New York, L'Enfer est à lui

En un seul et même mouvement : Depardieu en DSK, Depardieu contre DSK. Il faut le voir pour le croire. L’opération supervisée par Abel Ferrara accouche d’un film qui vend son sujet (l’affaire du Sofitel de New York) pour mieux le détourner. Le moteur de l’œuvre n’est pas le scandale mais le corps en trop que le film impose. Corps gras qui juge en même temps qu’il interprète, corps difforme et monstre de scène, monstre diplomatique et bête en captivité. Le pachyderme aiguise la lame de son interprétation et assène un coup de grâce pour le moins remarquable. La violence de Welcome to New York à l’encontre de Dominique Strauss-Kahn n’a d’égale que le mépris que le film crache au visage de son protagoniste en particulier, et de l’exercice du pouvoir en général. Le film tire de sa posture offensive, agressive (et directement explicitée lors du prologue) une force sans pareille au cœur – et là encore, contre – le cinéma contemporain. Le dernier Ferrara fait de Depardieu l’ambassadeur de son animosité. Le regard de l’acteur parvient à condamner tout ce qui motive le corps de son personnage. Rarement un corps en trop aura tant donné de lui consciemment. Corps coincé entre deux cages, passant de l’une à l’autre du jour au lendemain. Ce qui intéresse Ferrara, c’est ce qui se joue d’une prison à l’autre.

GD-DSK

La première partie du film cadre en gros plan cette énorme masse de chair couverte de femmes ; ces femmes recouvertes de Milk-shake. Ferrara n’immerge pas le spectateur pour autant, il l’introduit en captivité. Entre les murs d’une chambre d’hôtel, le drame ne se jouera pas lors de l’agression qui suivra mais dans ce noyau où s’exerce sur quelques putes enivrées la banalité de la décadence bourgeoise. Le choix de ne jamais montrer l’homme de pouvoir dans l’exercice de ses fonctions mais en pleine jouissance de ce qui en découle fait exister un hors cadre vertigineux : le peuple abusé. Ce hors cadre qui nourrit tous les fantasmes de domination sexuelle sous-tend une supériorité de classe outrancière (c’est la bonne qu’on force et menace, les autres sont rémunérées). De cette débauche s’esquisse l’ignominie même de celui qui affirmera plus tard qu’il n’a rien à faire des gens, que personne ne veut être sauvé. Welcome to New York est un film qui désigne, juge, condamne, et exécute sa proie : c’est toute sa force. Comment faire un film contre son personnage ? Comment faire de ce film une arme qui se retourne contre son sujet ? Voilà les questions esthétiques que formule Ferrara. Nulle compassion, pas même l’ombre d’une empathie dans cette trajectoire qui suit la bête et la filme comme un monstre. Enfermé dans sa cellule, Depardieu grogne, la caméra glisse le long des barreaux, la bête est mauvaise, sans doute malade. Le scandale que suscite le film dans l’entourage de DSK est plus que légitime. Welcome to New York se sert du corps en plus qu’il met en scène (corps Depardieu) pour anéantir celui qu’il symbolise (corps DSK).

PrisonD’une cage à l’autre les lieux plus vastes étouffent (en liberté surveillée). Là encore le film découpe l’espace en ennui. Ce qui meurt chez Devereaux c’est la sensation de vivre et de vouloir, ce qui le tue c’est l’oisiveté. Son accoutumance n’est sexuelle que parce que le sexe lui permet d’écraser physiquement les autres (les femmes). Consommer le corps de l’autre au prix qu’on lui offre (valeur de chantage), telle est la dépendance décrite par Welcome to New York. L’enfer que dessine la couleur rouge, la pénombre et les longs couloirs tapissés de tableaux qu’on ne regarde plus, c’est celui de la logique implacable de l’ennui, de la banalité même de cet ennui violent. Pas d’ambition présidentielle, pas de rêves, les cauchemars vont si bien à celui qui a les moyens de vivre avec. Ce qui intéresse donc Ferrara chez Devereaux c’est ce besoin de sortir de la cellule pénitentiaire pour retrouver la cage d’un abîme vertigineux, d’une débauche quotidienne, d’une damnation confortable. Le cœur du film c’est cette brève motivation dans le regard hébété de celui qui découvre enfin qu’il désire retrouver le confort de sa malédiction, qui s’aperçoit peu a peu qu’il n’a jamais rien désiré d’autre. Depardieu et le corps qu’il ajoute à celui de Dominique Strauss-Kahn participent à cette acide description teintée d’un verdict sans appel : nul ne peut sauver celui qui n’a jamais connu autre chose que l’ennui. Le retour en France, faire bonne figure, ne sont finalement que des enjeux secondaires au regard d’une vie bercée par des habitudes qui se jouent de leurs apparences difformes.

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