White Bird, Imitation of life

A chaque film de Gregg Araki, on craint que ce ne soit celui de trop, celui où les motifs se transforment en tics, où le ton devient signature auteurisante, où tout se fige et se parodie. On avait craint que le sillon original tracé par Araki ne s’arrête avec le raté Smiley Face, avant que le cinéaste ne fasse exploser (c’est le cas de le dire !) nos certitudes avec le génial Kaboom. Mais même après Kaboom, nous étions méfiants. Et si Kaboom n’était que le feu follet d’une oeuvre mourante, déjà accouchée, et qui avait trouvé son apogée avec le magnifique Mysterious Skin ? White Bird, le nouveau film d’Araki, vient donc couler une bonne fois pour toutes nos certitudes ; car si White Bird a beaucoup à voir avec Mysterious Skin et que les deux films semblent se répondre, celui-ci vient achever de parfaire la vision à la fois cynique et enchantée de l’American way of life, à la manière d’un Nicholas Ray, d’un Douglas Sirk, à qui le film semble avoir emprunté leur Technicolor pétant.

Si l’image de White Bird emprunte à Ray et à Sirk, le récit, lui, pourrait emprunter à Spielberg, Dante, Landis et tout le cinéma américain des années 80 basé sur le surgissement d’un événement magique au sein d’une banlieue américaine sagement morose, qui en bouscule le fonctionnement et emmène par la main les enfants vers l’âge adulte. Mais les événements qui surgissent dans les films d’Araki n’en sont généralement pas. Ils ne sont que l’aboutissement de ce que le vernis propret de l’american way of life dissimule (des femmes au foyer désespérées, des abus d’enfants, des meurtres…). Surtout, ils n’ont rien de magique, malgré la tentation permanente des personnages des films d’Araki ; alors que le petit Brian Lackey de Mysterious Skin est persuadé d’avoir été enlevé par des extra-terrestres à cause de rêves étranges qui cachent en fait deux viols odieux occultés par l’enfant, la Kat de White Bird, elle, rêve de sa mère (disparue sans laisser de trace, et que la jeune fille imagine dans une nouvelle vie avec un amant) dans une plaine enneigée. Ces rêves sont à la fois l’arbre qui cache la forêt, mais aussi le symptôme même de la vérité sous-jacente qui se dilue dans les deux films, et dont seuls les personnages principaux n’ont pas conscience.

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Ainsi, il n’y a pas de véritable suspense chez Araki. Aucune révélation dont on ne se doutait déjà car c’est le cheminement de ses personnages vers leur réalité intime qui intéresse le cinéaste. Et ce cheminement est nécessairement difficile, car dans un environnement social où tout n’est que façades, faux-semblants et mensonges, « sous la surface, il y a encore de la surface », la vérité semble non seulement inaccessible, mais une fois atteinte, ne fait vaciller que la structure intime des personnages, non leur environnement. Kaboom apparaît ainsi comme l’antidote parfait aux vénéneux Mysterious Skin et White Bird puisque l’éclosion de la vérité correspond au moment où le monde lui-même explose en un orgasme destructeur et portant en son sein les possibles à venir. Mais là où Kaboom avait pour but d’être une fantaisie jouissive répondant par l’absurde aux questions posées par les films plus sérieux du cinéaste, White Bird, lui, semble dire qu’on ne peut compter que sur soi pour connaître une vérité dont le mensonge même structure l’environnement social de Kat.

Comment échapper à cet environnement social délétère, qui engloutit les oiseaux blancs dans le blizzard ? En accédant à la vérité, certainement, mais tous les personnages d’Araki n’en sont pas capables. Si la dichotomie dans le traitement des personnages adultes et des personnages adolescents est facile à établir, il serait pourtant faux de dire que l’adolescence est le moment salvateur des films du cinéaste. Le personnage de Phil, dans White Bird, le petit ami de Kat, n’est pas dénué de grâce, certes, mais son sort est très vite réglé. Médiocre, il finira enterré dans une vie morne et mensongère qui le trahit à chaque seconde. Tous les adolescents des films d’Araki ne représentent pas le salut ; ceux qui le représentent sont toujours des personnages d’ados marginaux, à qui la vie ne fera aucune place dans les banlieues proprettes américaines, et qui en ont conscience précocement. C’est sans doute ce qui rend les scènes avec le groupe d’amis de Kat si touchantes (le trio Kat/Beth/Mickey rappelle d’ailleurs beaucoup celui de Mysterious Skin, Neil/Wendy/Eric). Car les minorités auxquelles ils appartiennent leur ôtent toute chance de faire un jour partie de la norme (blanche, hétéro, valide), mais on se dit que c’est tant mieux ! Dans cette banlieue chiante qui endort le désir et les aspirations (que Kat met toute son énergie à tenter de réveiller), ils représentent la porte de sortie la plus séduisante et sont d’ailleurs filmés comme les seuls êtres réellement vivants dans cet environnement qui semble coulé dans le formol. A la lourdeur d’une vie petite-bourgeoise, Araki oppose la légèreté évanescente des oiseaux blancs à qui il donne l’élan pour fuir loin, très loin.

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