Wrong Cops (Chapitre 1), Cadavres Exquis

Doit-on y voir une coïncidence ou un problème interne à la France ?

L’art dans lequel Quentin Dupieux surpend le plus est celui du modelage. Dans Rubber en 2010, il transformait un objet du quotidien -le pneu- en serial killer redoutable. En mai 2012 à Cannes, les spectateurs ont pu assister à la transformation du psychopathe scénique Marilyn Manson en une étonnante pâte molle. C’est ainsi qu’un policier en slip se retrouve à donner une leçon d’écoute de musique “avec les tripes” à la rockstar interplanétaire, qui, par ailleurs, ne cesse d’injurier dans ses textes la police et les Institutions. Une des définitions du mot talent pourrait être contenue dans cet art d’inverser les rôles, de déplacer les tendances les plus extrêmes et pourtant de nous immerger dans cet envers du monde.

Les situations et les univers délicieusement absurdes que développe Quentin Dupieux font ressembler ses films à des cadavres exquis. Un peu comme s’il s’évertuait à écrire des films structurés, pour finalement se servir, au moment du tournage, des idées folles jetées dans les abysses de la poubelle. L’existence de cet autre cinéma, celui qui teste les limites du spectateurs en mêlant à la fois codes et nouveauté, fait l’effet d’une prière exaucée. Si le thème du flic corrompu n’a rien d’innovant, avec Wrong Cops (chapitre 1), le cinéaste perdure dans cette veine un brin tarantinesque -références outrancières en moins- avec des dialogues-fleuve qui pourraient être anecdotiques si l’ingéniosité du cinéaste ne les rendaient pas anthologiques.

Largement porté vers la recherche plastique plus que scénaristique, il n’hésite pas à tester les limites de son spectateur dans Rubber, à questionner le cinéma lui-même dans Non-film, à critiquer la société sans fausse subtilité dans Steak. Son nouvel objet cinématographique, dont le premier chapitre appelé Monday en laisse supposer six autres à venir, semble intimement lié à Rubber et sa doctrine du “No reason”. Pourquoi ce flic trouve plus sanctionnable d’avoir de mauvais goûts musicaux que de tuer son voisin par accident ? No Reason. Pourquoi écoute-t-il de la musique en slip ? No reason. Et ainsi de suite… La forme de Wrong cops -construit en saynètes- prend alors tout son sens : le scénario n’importe pas en tant que construction narrative. Ces micro-histoires sont à la fois autonomes et inscrites dans la thématique du flic décalé, par ailleurs constante chez Quentin Dupieux.

De Michel Gondry, avec qui il a débuté, reste cet art du bricolage qui fait sa force. Comme l’autre génie français, Quentin Dupieux a migré aux Etats-Unis, après l’expérience Steak. Doit-on y voir une coïncidence ou un problème interne à la France ? Quentin Dupieux n’hésite pas à remettre en cause la critique française qui, pour lui, n’a pas été édifiante lors de la sortie de Steak. Sur Kusanaki , le 4 juin dernier, nous revenions sur Serge Daney et la « fonction critique ». A l’heure où les Cahiers du cinéma ont eux aussi jugé bon de faire un point sur leur politique dans l’édito du N°678, il me semble que tout converge vers cette incertitude critique. Mais si le statut de la critique d’aujourd’hui est fragile, celui de Quentin Dupieux l’est tout autant. Sauf que lui n’éprouve en aucun cas le besoin de le redéfinir ! Musicien électro -on le connaît aussi sous le pseudonyme de Mr Oizo-, dessinateur, scénariste, réalisateur, expérimentateur, on frôle l’ubiquité ! Il est à craindre qu’après les prochains coups de maître de Quentin Dupieux, la critique n’en sorte qu’un peu plus désorientée…

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