SCH, les plaies de mes dentelles

Je suis tombée dessus par hasard,
Sur un clip et l’image m’a… Comment dire ?
Je n’ai pas pu.

Ai fermé l’épisode SCH, jeune rappeur en ces débuts officiels sur l’hexagone avec sa mixtape A7 balancée en novembre 2015.
Deux mois plus tard, je n’ai aucune raison, mais je décide de l’écouter, et là, pas d’image.
Je bascule.
Celui que je trouvai au premier abord « sale », c’est le mot qui est venu, je l’écoute avec plus que de l’intérêt.
« Sale », n’est-ce pas la sensation de l’étrangeté qu’on ressent face à ce qui est autre ?
A l’école, on nous apprenait “Je est un autre” d’Arthur Rimbaud, sublime formule qui, pourtant, n’est pas très appliquée au quotidien par ceux qui profèrent Rimbaud en salle.
Cet autre : SCH, l’inconnu du bataillon, débarquant de Marseille, avec une élocution rocailleuse, une bouche qu’on la voit beaucoup, des cheveux longs, un petit goût de gitan, une prestance de dandy.

Il avance, baroque.
Ses sons giclent comme feu d’artifices. Ça pulse. Ça dégouline, glace italienne avec les pépites de couleurs, rose, jaune orange, bleu, bang bang, des chœurs, des flammèches de caisses claires, des violons, des trompettes, enfoiré de piano ! Purée y’en a partout, oh mon dieu, c’est une partouze… Digne des boudoirs du dix-huitième siècle sauf que ça chie sur les Lumières !
Romantique… Un romantique, non mais en vrai, un vrai. Il faudrait inventer un autre mot. Parce qu’il est en train de réinventer le mot.
Parce que tout est inversé, finalement. La poésie est première, monsieur blanc bourgeois, le négro est premier, monsieur le directeur de zombies. C’est archaïque, c’est dans les sous-sols de la Terre.

SCH, Capuccino avec de la crème qui déborde de la tasse, et tu sors ta langue pour lécher le bord de la tasse. Ne t’inquiète pas, ma sœur, lui il paiera.
Sa voix sort de la caverne, des mines, de la vieille âme.
Romantique quand sa voix éraillée exprime cette écorchure d’une injustice sur laquelle les rouages de notre société reposent.
Parce que de chair, il projette cette nudité et cette moquerie qui dévoilent l’hypocrisie d’un monde en confusion. Chez SCH, un doigt est un doigt et son outrance est plume d’Apache.
Il orne la vulgarité d’un cynique système comme vaccin nettoyant des mensonges, s’en pourléchant les babines d’un air : “C’est sale, les pauvres ? »
Sa suavité dans ses slows (on dit que c’est du rap) qui me font le même effet que les chansons italiennes des années 70-80, que ce sont les couleurs de Venise, que c’est le désir expulsé des tripes, que c’est de la musique pour danser l’un contre l’autre pour ne pas tomber quand on a cette putain de lucidité et les crocs de vivre. Cette avidité de la parole donnée, de l’amitié comme dernier rempart contre ce qu’on a fait des hommes, de ce qui lie un gang dans son hommage à Gomorra dont le son me fout des frissons. Vraiment. Ou son Gedeon sur la trahison et ceux qui n’ont pas cru en nous. En eux.

Quelqu’un doit cracher les flammes du dragon et il est de ceux-là : Mathafucka.
Comme soulever la soupape de la chape de plombs qui nous étouffe. Quand il balance son mathafucka, ou son “oh oui”, c’est comme si j’inhalais de l’oxygène.
Il est des « sachants », avec ses vingt ans à peine, et j’avoue que j’aime plonger dans son « Je reviens de loin », dont les mots contrastent si fort avec la lascivité des sons. Mais dans ce monde de faux-semblants, quoi de mieux que ce slow avec ses salves de scélérat qu’est le devoir de tout poète digne de ce nom, comme si le voile se levait, comme si on avait enfin la traduction : « Tu vendrais père et mère pour quelques salopes. »
Il m’arrache mon caffranchissement, nettoie les plaies de mes dentelles qui portent mal leur nom.
Bang Bang ! SCH sort le charbon des millénaires des esclaves. Sa voix de vieille âme et de sale gosse qu’il faut qu’il reste même s’il va grandir.
Cette sagesse venue du béton et de quelque amour qu’ils ont reçu. Car ils ne viennent pas de nulle part.
Ils savent traverser une forêt les pieds nus et ce sont eux, les héros.

Savoir aiguiser sa lame, wah wah wah. Puisqu’on les a laissés, des canons dans les poches. Puisqu’on les enferme entre quatre murs comme s’ils allaient renoncer à leur savoir du monde d’adultes où il y a en si peu, des adultes.

Détache ton corset, inspire, j’avoue que je suis fière et en joie, de cette joie rare, pleine, précieuse comme quand on se transforme alchimiquement, en joie d’avoir changé le sens du mot « sale » en me goinfrant de SCH. De sa lumineuse saleté, je me badigeonne jusqu’à verser cette larme, bien sûr, en écoutant Fusil.
Juste la plus belle chanson d’amour du rap français. Jusqu’à présent.

Commentaires

commentaires

Publié par
More from Marie Debray

SCH, les plaies de mes dentelles

Je suis tombée dessus par hasard, Sur un clip et l’image m’a…...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *