Bande de filles, Ni trop fort, ni trop près

Bande de filles a réussi un tour de force : transformer un argument sociologique (il n’y aucun film, en France, mettant en scène des femmes noires en premiers rôles) en argument promotionnel et marketing, culpabilisant ainsi toute critique a priori. Comment se permettre de remettre en doute le discours d’un film qui se présente comme le premier remède des carences béantes de notre société ? Face à un tel argument, le critique ne peut se faire que tout petit et s’en remettre à une défense à la fois sociologique et politique du film.

L’ironie de notre introduction ne doit pas être trompeuse, pourtant : nous pensons bien sûr que le cinéma doit contribuer à rendre visibles ceux à qui notre société fait peu de place. Le film de Céline Sciamma reste un film courageux dans ses tentatives, dont certaines sont franchement réussies : la scène où les quatre amies chantent une chanson de Rihanna dans leur chambre d’hôtel est, à ce titre, un vrai moment de cinéma où les affects se déploient et où l’énergie de cette bande de filles est sublimée par une lumière bleutée qui, au lieu de les glacer, enveloppe leur peau dans un cocon protecteur et bienveillant ; la scène d’ouverture, dont l’élan de vie offre une sensation immédiate de grisement, porte le film bien après son achèvement, malgré des instants creux qui se font vite sentir.

Bande de fille

Car Bande de filles s’avance tel une sorte de film exhaustif du parcours d’une jeune fille de banlieue, d’origine africaine. Il est alors pris dans une sorte de violent sentiment contradictoire : la volonté de montrer les oppressions subies par ces filles victimes à la fois de racisme (la scène dans le magasin de vêtements), de « classisme » (la scène avec la conseillère d’orientation), de sexisme (la réputation de « pute » qui entache le personnage principal après qu’elle ait couché avec son copain), voire de violences physiques (les scènes avec le frère aîné, qui fait la loi à la maison) tout en craignant bien sûr de stigmatiser des populations déjà sujettes aux clichés, et de dépeindre ses personnages féminins comme des victimes, quand le but du film est au contraire d’exalter leur volonté de rébellion et d’émancipation. Empêtré dans ses contradictions, le film semble souvent dire les choses du bout des lèvres, de peur de s’orienter dans un discours jugé réducteur et simpliste, d’un côté comme de l’autre.

Si cette peur de la contradiction plombe une bonne partie du film, il y a pourtant des contrepoints, de petits miracles, surtout dans la première partie. On notera par exemple cette scène au cours de laquelle la caméra suit la bande de filles rentrant de son entraînement de football américain ; les discours et les rires fusent dans une énergie impressionnante, jusqu’à ce que le groupe passe devant les garçons du quartier, immobiles, soumettant les filles à leur regard et à leur jugement, brisant ainsi les voix et le dynamisme du groupe. En un plan, tout est dit sur l’occupation des espaces, sur le rapport au quartier, et les relations hommes-femmes. La deuxième partie, elle, se présente comme une descente aux enfers qui semble dire qu’aucune émancipation n’est possible dans un tel milieu, annulant les efforts pour nous montrer cette bande de filles comme le lieu de la liberté et des possibles.

bande meufs2On sent bien aussi que Céline Sciamma n’a pas voulu faire de son film un manifeste politique, et qu’à la sociologie, elle oppose l’intime, le cheminement personnel, aussi bien dans les rencontres amicales de son personnage principal que dans ses relations amoureuses. L’adolescence étant le terrain privilégié pour aborder ces questions là, Bande de filles poursuit, à ce titre, le sillon tracé par la cinéaste avec ses deux précédents films, Naissance des pieuvres et Tomboy, qui, eux aussi, évoquaient des questions très actuelles sans avoir l’air d’y toucher mais, pour le coup, avec plus de finesse et dans une articulation équilibrée des complexes de désir qui les habitaient : le politique, l’onirique, l’initiatique. Avec Bande de filles, la cinéaste s’est sans doute perdue dans un entre-deux qui rend son film touchant, mais non exempt de certaines problématiques auxquelles elle n’a, semble-t-il, pas trouvé de solutions. Ce qui ne le rend certes pas révoltant, mais terriblement vain. Un comble, au vu des ambitions qu’il brandit !

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